MALLORCA
Vingt-huit juillet 1936
L'été est torride.
Au crépuscule, Vicens Benahabat Forner et son fils Jaume, des paysans asservis, rendent grâces à Dieu.
Ils reviennent rompus des terres du Marquis.
Tout se consume dans l'air saumâtre qui se fige. Le soleil s'éternise. Dans la maison blanche et carrée, l'ombre se colle aux persiennes fermées. Rampe sur le sol moite. Noircit les angles.
Fléchie devant l'âtre, une femme cuit une soupe sur la braise. Attelée à son servage, elle palpite d'impatience. Tressaille de joie.
Elle attend Jaume et Vicens de l'aube à la nuit, heure où le soleil désarçonné libère les hommes de la terre. Ce soir, il est plus tard que d'habitude à leur retour. Inquiète, elle guette leurs pas, va, vient, passe la tête par la fenêtre. Elle scrute la vallée sombre et sourde.
Elle s'assoit, extrêmement lasse, sur une chaise basse. Elle couche son petit Baltasar sur ses genoux, le berce dans son tablier noir. Elle chante a cappella, une aria très mélancolique.
Can Orient
Binissalem.
À cette heure où les hommes reviennent des champs, la nuit est tombée. Binissalem est un bourg engourdi.
Vicens et Jaume poussent la porte de Can Orient, lançant à la volée un « Ave Maria purissima ».
Délivrée de ses craintes, la femme qui attend, se laisse aller au bonheur de les revoir. Elle puise allègrement de l'eau dans le puits du patio. Les hommes s'en aspergent les bras, le visage. Ils se recoiffent. Plaisantent. Rient.
Ils sont debout autour de la table. Leurs mains se joignent pour dire le bénédicité. Vicens le père, prend la miche de pain rassis, y trace une croix. Il en découpe quatre tranches d'un geste lent, arrondi. Une lampe à pétrole les éclaire. Sa flamme incertaine, fait apparaître ou disparaître leurs visages devenus graves.
- On n'a pas vu Cerda ce matin, dit Vicens, ni à la vigne, ni aux champs.
Murcia la mère, l'interroge du regard. Vicens n'en dit pas plus. Elle se signe en fermant les yeux.
- Combien d'amandes as-tu décortiquées aujourd'hui ? demande Vicens au petit Baltasar qui a tout juste cinq ans.
L'enfant montre ses mains, doigts écartés, il jure que demain il en fera davantage. Ses parents et son frère sourient, lui disant que demain ils verront bien s'il sait tenir une promesse.
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La porte d'entrée grince. C'est une porte qui s'ouvre sur la salle basse et voûtée où l'odeur âpre des olives dans les jarres gâte celle des géraniums et des fruits éventrés. La porte claque. Deux hommes jeunes, pressés, demandent Vicens Benahabat Forner. Ils font lever Vicens. Ils le bousculent vers la porte jusqu'à la rue.
- Vicens ! crie Murcia.
Elle pressent un malheur, pousse sa chaise. Murmure. Inaudible.
Droite dans l'embrasure de la porte, elle rencontre le regard de Vicens et se tait.
Pas tout de suite, se dit-elle, pas encore. Déjà ? Pourquoi ?
Baltasar qui a couru vers elle, tiraille sa jupe. Elle le soulève, le prend dans ses bras, le donne à son père. Eperdue, elle se tourne vers la maison. À la lumière de la lampe, aux lueurs indécises, elle cherche Jaume des yeux. Il est toujours assis à table. Tout est allé si vite. Stupéfié, il n'a pas bougé.
Mon père n'a pas eu le temps de s'illustrer, se dit-il, mais il a tout le temps pour se faire prendre et mourir. Ils vont le fusiller comme ils ont fusillé les autres, hier, et avant-hier. Pourquoi ne m'emmènent-ils pas avec lui ce soir ? Plus tard ? Demain ? Il doit y avoir un tour de rôle.
Vicens étreint Baltasar à l'étouffer. Il passe son bras autour du cou de Murcia et la contemple. Elle dessine une croix sur le front de Vicens, le regarde au fond des yeux.
La dernière fois, pense-t-elle. C'est la dernière fois que je le vois.
- C'est pour une vérification, dit l'un des deux phalangistes, il va revenir.
- Mais… ton dessert, Vicens. Jaume, apporte un fruit pour ton père, il attend.
- Donnez-le au petit, dit le même homme à Murcia.
Jaume se lève, les rejoint. Il les enlace tous les trois devant les phalangistes impatientés qui les arrachent les uns aux autres. Il dit à son père :
- Je me souviendrai de tout papa. Je vous aime.
Jaume prend Baltasar dans ses bras. Il tient sa mère par la main.
On fait monter Vicens dans une camionnette où des hommes ont été embarqués. Jaume fait un geste pour les saluer. Le feutre rabattu sur le front, les hommes inclinent la tête. Le véhicule démarre. L'œil éteint, la lippe pendante, le ferronnier dit : « Salut » en percutant de son poing énorme la nuit ferrée à la mort.
La guimbarde disparaît au bout de la rue.
Murcia suit à vélo la camionnette qui s'engouffre dans le chemin obscur du cimetière de Binissalem. Elle les rattrape, s'enfonce dans un bois de lauriers. Elle jette sa bicyclette sur un tas de pierres. Epouvantée, elle suit des yeux ce qui se passe.
Devant le portail du cimetière, dans le chemin bordé de pierres empilées, ils font descendre les hommes. Ils sont tous de Binissalem. Murcia les voit se ranger dos au mur. En face d'eux, elle reconnaît le curé. Il s'avance vers Josep Jaume ; le médecin du village.
Ils ne lui feront rien à lui, se dit-elle. Il a été royaliste, républicain. Elle le croyait phalangiste aujourd'hui. Elle ne l'avait jamais aimé à cause d'une montre qu'il rangeait dans le gousset de son gilet. Il la sortait plusieurs fois pendant ses visites parce que son temps était compté. Et selon qu'il regardait deux ou trois fois l'heure, il lui fallait un poulet ou deux par-dessus le marché.
Le curé lui donne les derniers sacrements. Josep Jaume secoue la tête. Il s'agenouille, dit une prière dont Murcia n'entend pas les paroles. Les autres la répètent après lui.
- La ferme ! entend-elle hurler en Castillan. Mais le vieil homme, imprécateur poursuit en Mallorqui,
- Tu es avec eux curé ! Hombre, tu te troubles ? Tu bafouilles ? Tu nous absous, sais-tu seulement de quoi ?
Murcia voit le vieillard se tordre dans la poussière soulevée et tomber. Le curé va vers Tomeu le ferronnier qui reçoit les derniers sacrements. Il se penche sur Jaume, le petit de la maîtresse d'école. Sur Cosme le barbier. Sur Guiem, le cousin de Vicens. Il s'approche de Vicens. D'où elle est, elle ne voit pas les phalangistes. Elle s'avance, trébuche sur un figuier de barbarie. Elle s'écorche aux mains et aux genoux.
Les cinq hommes se redressent jaillissant comme des gerbes d'eau ou de feu. Leurs bras s'étirent, leurs têtes se balancent d'avant en arrière, en même temps qu'on les fusille. Leurs mains s'ouvrent en laissant tomber une médaille de la vierge, une croix. Elles se referment sur un serment.
Ils sont tombés morts arc-boutés, déployés, disséminés, ensemençant la terre de leurs chairs disloquées. Leurs poings se sont arrondis dans l'air ensanglanté. Ils sont figés la bouche ouverte, ils reçoivent un dernier coup de botte dans la mâchoire. Histoire de rire.
Pas une plainte, un bruissement. Une pluie de grêle. Et c'est tout. L'exécution a été parfaite. Un phalangiste encore imberbe crache sur un corps, se racle la gorge, recrache. Il se mouche. Pisse. C'est la première fois qu'il fusille. Soulagé, il se rengorge. Se félicite.
- Laisse le bidon d'essence ici. Je vais boire une bière et je reviens les flamber comme des cailles, lance-t-il, très excité, au chauffeur de la camionnette.
Les assassins sont pressés. Ils remontent dans la guimbarde qui redémarre en trombe.
Personne n'a vu Murcia, dressée, jointe à la mort. Le sang fétide l'écœure. Elle s'accroupit sur Vicens qui a gardé les yeux ouverts.
Elle lui ferme les yeux, baise ses paupières, son front, le bout de son nez.
Elle remarque qu'elle a du sang sur les mains à cause des épineux.
Un chien accourt, saute d'un mort à l'autre, se couche sur le ferronnier. Le lèche.
Murcia étend son châle sur le visage de Vicens et son tablier noir sur son corps. Elle s'agenouille près de lui, fait une prière. Elle aperçoit un mégot incandescent. Il lui vient à l'idée de brûler les morts elle-même. Elle les arrose d'essence. Ils prennent feu, torches de pacotille.
Elle repart tête nue, les bras en croix sur son cœur lacéré, son amour épinglé quelque part dans le temps et la mémoire, en espadrilles de poussière. Poussière du cimetière de Binissalem.
Binissalem tendre et suave. Cloaque des libertés.
Elle se retourne, pour s'assurer que le feu a pris, grandit. Elle ne voit que la nuit noire. Les corps des fusillés ont du mal à embraser le ciel.
Elle marche vite dans une rue vide, linceul mauve et pourpre, maisons blêmes et dansantes dans un rai de lumière. Heure arrêtée, nuit entonnoir, sablier fracassé. Murcia a le regard de ceux qui ne voient plus qu'au-dedans d'eux.
Elle pénètre dans leur maison, songe oublié, que ses larmes troublent inexorablement
Jaume assis au pied du lit de Baltasar a entendu la porte claquer, le froissement des jupes de sa mère, son pas qu'elle traîne. Il sait son égarement, son délirant chagrin. Il se lève, va vers elle. Elle se jette dans ses bras. Il l'étreint. Aussitôt, il la ressent comme un fardeau.
Forte de sa maternité extrême, elle est prête à me garrotter, se dit-il. Il se méfie. Il ne veut pas s'intégrer à cette mère-passion.
Ils pleurent à part l'un de l'autre. Jaume arc-bouté sur l'épaule de Murcia.
La porte est ouverte au vent. Une fois dans la nuit elle a claqué, à cause du Xalox.
Jusqu'au jour, ils sont demeurés assis dans la salle d'ombre. Les chaises vides au mur.
Ils sont restés là, à attendre. Personne n'est venu. Ils ont été seuls à prier, à voir la mort tourbillonner sous leurs paupières fermées. Pétales arrachés de leurs yeux.
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